Personnages

OTHELLO, le More de Venise.

BRABANTIO, sénateur, père de Desdémona.

CASSIO, lieutenant d'Othello.

IAGO, enseigne d'othello.

RODERIGO, gentilhomme vénitien.

LE DOGE DE VENISE.

SÉNATEURS.

MONTANO, gouverneur de Chypre.

GENTILSHOMMES DE CHYPRE.

LODOVICO et GRATIANO, nobles vénitiens.

MATELOTS.

LE CLOWN.

UN HÉRAUT.

DESDÉMONA, fille de Brabantio, femme d'othello.

ÉMILIA, femme d'lago.

BIANCA, maîtresse de Cassio.

MESSAGERS, OFFICIERS, MUSICIENS ET SERVITEURS.

La SCENE est d'abord à Venise, puis dans l'île de Chypre.

# Posté le samedi 28 janvier 2006 12:19

Modifié le vendredi 16 juin 2006 08:39

Acte I scène 1

Venise. - Une place sur laquelle est située la maison de Brabantio.
Il fait nuit.
Arrivent RODERIGO et IAGO.


RODERIGO. - Fi ! ne m'en parle pas. Je suis fort contrarié que toi, Iago,
qui as usé de ma bourse, comme si les cordons t'appartenaient, tu aies
eu connaissance de cela.

IAGO. - Tudieu! mais vous ne voulez pas m'entendre. Si jamais j'ai songé
à pareille chose, exécrez-moi.

RODERIGO. - Tu m'as dit que tu le haïssais.

IAGO. - Méprisez-moi, si ce n'est pas vrai. Trois grands de la Cité vont
en personne, pour qu'il me fasse son lieutenant, le solliciter, chapeau
bas ; et, foi d'homme ! je sais mon prix, je ne mérite pas un grade
moindre. Mais lui, entiché de son orgueil et de ses idées, répond
évasivement, et, dans un jargon ridicule, bourré de termes de guerre, il
éconduit mes protecteurs. En vérité, dit-il, j'ai déjà choisi mon
officier. Et quel est cet officier ?
Morbleu ! c'est un grand calculateur, un Michel Cassio, un Florentin, un
garçon presque condamné à la vie d'une jolie femme, qui n'a jamais
rangé en bataille un escadron, et qui ne connaît pas mieux la manoeuvre
qu'une donzelle ! Ne possédant que la théorie des bouquins, sur laquelle
des robins bavards peuvent disserter aussi magistralement que lui. Un
babil sans pratique est tout ce qu'il a de militaire. N'importe ! à lui la
préférence !
Et moi, qui, sous les yeux de l'autre, ai fait mes preuves à Rhodes,à
Chypre et dans maints pays chrétiens et païens, il faut que je reste en
panne et que je sois dépassé par un teneur de livres, un faiseur
d'additions ! C'est lui, au moment venu, qu'on doit faire lieutenant ; et
moi, je reste l'enseigne (titre que Dieu bénisse !) de Sa Seigneurie more.

RODERIGO. - Par le ciel ! j'eusse préféré être son bourreau.

IAGO. - Pas de remède à cela ! c'est la plaie du service. L'avancement se
fait par apostille et par faveur, et non d'après la vieille gradation,
qui fait du second l'héritier du premier. Maintenant, monsieur, jugez vous
même si je suis engagé par de justes raisons à aimer le More.

RODERIGO. - Moi, je ne resterais pas sous ses ordres.

IAGO. - Oh ! rassurez-vous, monsieur. Je n'y reste que pour servir mes
projets sur lui. Nous ne pouvons pas tous être les maîtres, et les
maîtres ne peuvent pas tous être fidèlement servis.
vous remarquerez beaucoup de ces marauds humbles et agenouillés qui,
raffolant de leur obséquieux servage, s'échinent, leur vie durant, comme
l'âme de leur maître, rien que pour avoir la pitance. Se font-ils vieux,
on les chasse : fouettez-moi ces honnêtes drôles !... Il en est d'autres
qui, tout en affectant les formes et les visages du dévouement, gardent
dans leur coeur la préoccupation d'eux-mêmes, et qui, ne jetant à leur
seigneur que des semblants de dévouement, prospèrent à ses dépens,
puis, une fois leurs habits bien garnis, se font hommage à eux-mêmes.
Ces gaillards-là ont quelque coeur, et je suis de leur nombre, je le
confesse. En effet, seigneur, aussi vrai que vous êtes Roderigo, si
j'étais le More, je ne voudrais pas être Iago. En le servant, je ne sers
que moi-même. Ce n'est, le ciel m'est témoin, ni l'amour ni le devoir qui
me font agir, mais, sous leurs dehors, mon intérêt personnel. Si jamais
mon action visible révèle l'acte et l'idée intimes de mon coeur par une
démonstration extérieure, le jour ne sera pas loin où je porterai mon
coeur sur ma manche, pour le faire becqueter aux corneilles... Je ne suis
pas ce que je suis.

RODERIGO. - Quel bonheur a l'homme aux grosses lèvres, pour réussir
ainsi !

IAGO. - Appelez le père, réveillez-le, et mettez-vous aux trousses de
l'autre ! Empoisonnez sa joie ! Criez son nom dans les rues ! Mettez en
feu les parents, et, quoiqu'il habite sous un climat favorisé, criblez-le
de moustiques. Si son bonheur est encore du bonheur, altérez-le du
moins par tant de tourments qu'il perde de son éclat !

RODERIGO. - Voici la maison du père ; je vais l'appeler tout haut.

IAGO. - Oui ! avec un accent d'effroi, avec un hurlement terrible, comme
quand, par une nuit de négligence, l'incendie est signalé dans une cité
populaire.

RODERIGO, sous les fenêtres de la maison de Brabantio. - Holà !
Brabantio !, signor Brabantio ! Holà !

IAGO. - Eveillez-vous ! Holà ! Brabantio ! Au voleur ! au voleur ! Ayez
l'oeil sur votre maison, sur votre fille et sur vos sacs ! Au voleur ! au
voleur !

BRABANTIO, paraissant à une fenêtre. - Quelle est la raison de cette
terrible alerte ? De quoi s'agit-il ?

RODERIGO. - Signor, toute votre famille est-elle chez vous ?

IAGO. - Vos portes sont-elles fermées ?

BRABANTIO. - Pourquoi ? Dans quel but me demandez-vous cela ?

IAGO. - Sang-dieu ! monsieur, vous êtes Volé. Au nom de la pudeur,
passez votre robe ! votre coeur est déchiré : vous avez perdu la moitié
de votre âme ! Juste en ce moment, en ce moment, en ce moment même,
un vieux bélier noir est en,train de couvrir votre blanche brebis. Levezvous
! levez-vous ! Eveillez à son de cloche les citoyens en train de
ronfler, ou autrement le diable va faire de vous un grand-papa. Levezvous,
vous dis-je.

BRABANTIO. - Quoi donc ? Avez-vous perdu l'esprit ?

RODERIGO. - Très révérend signor, est-ce que vous ne reconnaissez pas
ma voix ?

BRABANTIO. - Non ! Qui êtes-vous ?

RODERIGO. - Mon nom est Roderigo.

BRABANTIO. - Tu n'en es que plus mal Venu. Je t'ai défendu de rôder
autour de ma porte ; tu m'as entendu dire en toute franchise que ma
fille n'est pas pour toi ; et voici qu'en pleine folie, rempli du souper et
des boissons qui te dérangent, tu viens, par une méchante bravade,
alarmer mon repos !

RODERIGO. - Monsieur ! monsieur ! monsieur !

BRABANTIO. - Mais tu peux être sûr que ma colère et mon pouvoir sont
assez forts pour te faire repentir de ceci.

RODERIGO. - Patience, mon bon monsieur !

BRABANTIO. - Que me parlais-tu de Vol ? Nous sommes ici à Venise : ma
maison n'est point une grange abandonnée.

RODERIGO. - Très grave Brabantio, je viens à vous, dans toute la
simplicité d'une âme pure.

IAGO. - Pardieu ! monsieur, vous êtes de ces gens qui refuseraient de
servir Dieu, si le diable le leur disait. Parce que nous venons vous
rendre un service, vous nous prenez pour des chenapans et vous laissez
couvrir votre fille par un cheval de Barbarie ! vous voulez avoir des
petits-fils qui vous hennissent au nez ! vous voulez avoir des étalons
pour cousins et des genets pour alliés !

BRABANTIO. - Quel misérable païen es-tu donc, toi ?

IAGO. - Je suis, monsieur, quelqu'un qui vient vous dire que votre fille
et le More sont en train de faire la bête à deux dos.

BRABANTIO. - Tu es un manant.

IAGO. - vous êtes... un sénateur.

BRABANTIO, à Roderigo. - Tu me répondras de ceci ! Je te connais, toi,
Roderigo !

RODERIGO. - Monsieur, je vous répondrai de tout. Mais, de grâce, une
question ! Est-ce d'après votre désir et votre consentement réfléchi,
comme je commence à le croire, que votre charmante fille, à cette
heure indue, par une nuit si épaisse, est allée, sous la garde pure et
simple d'un maraud de louage, d'un gondolier, se livrer aux étreintes
grossières d'un More lascif ? Si cela est connu et permis par vous, alors
nous avons eu envers vous le tort d'une impudente indiscrétion. Mais, si
cela se passe à votre insu, mon savoir-vivre me dit que nous recevons à
tort vos reproches. Ne croyez pas que, m'écartant de toute civilité, j'aie
voulu jouer et plaisanter avec votre Honneur ! votre fille, si vous ne
l'avez pas autorisée, je le répète, a fait une grosse révolte, en
attachant ses devoirs, sa beauté, son esprit, sa fortune, à un vagabond,
à un étranger qui à roulé ici et partout. Édifiez-vous par vous-même
tout de suite. Si elle est dans sa chambre et dans votre maison, faites
tomber sur moi la justice de l'Etat pour vous avoir ainsi abusé.

BRABANTIO, à l'intérieur. - Battez le briquet ! Holà ! donnez moi un flambeau !
Appelez tous mes gens !... Cette aventure n'est pas en
désaccord avec mon rêve; la croyance à sa réalité m'oppresse déjà. De la
lumière, dis-je, de la lumière ! (Il se retire de la fenêtre. )

IAGO, à Roderigo. - Adieu ! Il faut que je vous quitte. Il ne me paraît ni
opportun ni sain, dans mon emploi, d'être assigné, comme je le serais en
restant, pour déposer contre le More ; car, je le sais bien, quoique ceci
puisse lui attirer quelque cuisante mercuriale, l'État ne peut pas se
défaire de lui sans danger. Il est engagé, par des raisons si impérieuses,
dans la guerre de Chypre qui se poursuit maintenant, que, s'agît-il du
salut de leurs âmes, nos hommes d'État n'en trouveraient pas un autre à
sa taille pour mener leurs affaires. En conséquence, bien que je le
haïsse à l'égal des peines de l'enfer, je dois, pour les nécessités du
moment, arborer les couleurs, l'enseigne de l'affection, pure enseigne,
en effet !... Afin de le découvrir sûrement, dirigez les recherches vers le
Sagittaire. Je serai là avec lui. Adieu donc !
(Il s'en va. )

Brabantio arrive, suivi de gens portant des torches.

BRABANTIO. - Le mal n'est que trop vrai : elle est partie ! Et ce qui me
reste d'une vie méprisable n'est plus qu'amertume...
Maintenant, Roderigo, où l'as-tu vue ?... Oh ! malheureuse fille !
Avec le More, dis-tu ?... Qui voudrait être père à présent ? Comment
l'as-tu reconnue?... Oh ! elle m'a trompé incroyablement !... Que t'a-t-elle
dit, à toi ?... D'autres flambeaux ! Qu'on réveille tous mes parents !...
Sont-ils mariés, crois-tu ?

RODERIGO. - Oui, sans doute, je le crois.

BRABANTIO. - Ciel ! comment a-t-elle échappé ? ô trahison du sang !
Pères, à l'avenir, ne vous rassurez pas sur l'esprit de vos filles,
d'après ce que vous leur verrez faire... N'y a-t-il pas des sortilèges au
moyen desquels les facultés de la jeunesse et de la virginité
peuvent être déçues ? N'as-tu pas lu,Roderigo, quelque chose comme cela ?

RODERIGO. - Oui, monsieur, certainement.

BRABANTIO. - Éveillez mon frère !... Que ne te l'ai-je donnée !
Que ceux-ci prennent une route, ceux-là, une autre ! (A Roderigo.)
Savez-vous où nous pourrions les surprendre, elle et le More ?

RODERIGO. - Je crois que je puis le découvrir, si vous voulez prendre une
bonne escorte et venir avec moi.

BRABANTIO. - De grâce, conduisez-nous ! Je vais frapper à toutes les
maisons ; je puis faire sommation au besoin. (A ses gens.) Armez-vous,
holà ! et appelez des officiers de nuit spéciaux ! En avant, mon bon
Roderigo ! je vous dédommagerai de vos peines. (Tous s'en vont.)
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# Posté le samedi 28 janvier 2006 12:29

Modifié le vendredi 16 juin 2006 09:11

Acte I scène 2

Venise. - La place de l'Arsenal. Il fait toujours nuit.
Entrent IAGO, OTHELLO et plusieurs domestiques.


IAGO. - Bien que j'aie tué des hommes au métier de la guerre, je regarde
comme l'étoffe même de la conscience de ne pas commettre de meurtre
prémédité ; je ne sais pas être inique parfois pour me rendre service :
neuf ou dix fois, j'ai été tenté de le trouer ici, sous les côtes.

OTHELLO. - Les choses sont mieux ainsi.

IAGO. - Non ! Mais il bavardait tant ; il parlait en termes si ignobles et
si provocants contre votre Honneur, qu'avec le peu de sainteté que vous
me connaissez, j'ai eu grand-peine à le ménager. Mais, de grâce!
monsieur, êtes-vous solidement marié ? Soyez sûr que ce Magnifique
est très aimé : il a, par l'influence, une voix aussi puissante que celle
du doge. Il vous fera divorcer. Il vous opposera toutes les entraves,
toutes les rigueurs pour lesquelles la loi, renforcée de tout son pouvoir,
lui donnera de la corde.

OTHELLO. - Laissons-le faire selon son dépit. Les services que j'ai
rendus à la Seigneurie parleront plus fort que ses plaintes.
On ne sait pas tout encore : quand je verrai qu'il y a honneur à s'en
vanter, je révélerai que je tiens la vie et l'être d'hommes assis sur un
trône ; et mes mérites sauront, à défaut d'autres titres, répondre à la
fortune hautaine que j'ai conquise. Sache-le bien, Iago, si je n'aimais
pas la gentille Desdémona, je ne voudrais pas restreindre mon
existence, libre sous le ciel, au cercle d'un intérieur, non ! pour tous les
trésors de la mer. Mais vois donc ! quelles sont ces lumières là-bas ?
Cassio et plusieurs officiers portant des torches apparaissent à
distance.

IAGO. - C'est le père et ses amis qu'on a mis sur pied. vous feriez bien
de rentrer.

OTHELLO. - Non pas ! il faut que l'on me trouve. Mon caractère, mon titre,
ma conscience intègre, me montreront tel que je suis. Sont-ce bien
eux?

IAGO. - Par Janus ! je crois que non.

OTHELLO, s'approchant des nouveaux venus. - Les gens du doge et mon
lieutenant ! Que la nuit vous soit bonne, mes amis ! Quoi de nouveau ?

CASSIO. - Le doge vous salue, général, et réclame votre comparution
immédiate.

OTHELLO. - De quoi s'agit-il, à votre idée ?

CASSIO. - Quelque nouvelle de Chypre, je suppose. C'est une affaire qui
presse. Les galères ont expédié une douzaine de messagers qui ont couru
toute la nuit, les uns après les autres. Déjà beaucoup de nos consuls se
sont levés et réunis chez le doge. On vous a demandé ardemment ; et,
comme on ne vous a pas trouvé à votre logis, le Sénat a envoyé trois
escouades différentes à votre recherche.

OTHELLO. - Il est heureux que j'aie été trouvé par vous. Je n'ai qu'un mot
à dire ici, dans la maison. (Il montre le Sagittaire. ) Et je pars avec
vous. (Il s'éloigne et disparaît.)

CASSIO. - Enseigne, que fait-il donc là ?

IAGO. - Sur ma foi ! il a pris à l'abordage un galion de terre ferme. Si la
prise est déclarée légale, sa fortune est faite à jamais.

CASSIO. - Je ne comprends pas.

IAGO. - Il est marié.

CASSIO. - A qui donc ?

IAGO. - Marié à... (Othello revient.) Allons ! général, voulezvous venir ?

OTHELLO. - Je suis à vous.

CASSIO. - Voici une autre troupe qui vient vous chercher.

Entrent Brabantio, Roderigo et des officiers de nuit, armés et portant
des torches.


IAGO. - C'est Brabantio ! Général, prenez garde. Il vient avec de
mauvaises intentions.

OTHELLO. - Holà ! arrêtez.

RODERIGO, à Brabantio. - Seigneur, voici le More.

BRABANTIO, désignant Othello. - Sus au voleur ! (Ils dégainent des deux
côtés. )


IAGO. - C'est vous, Roderigo ? Allons, monsieur, à nous deux !

OTHELLO. - Rentrez ces épées qui brillent : la rosée pourrait les
rouiller. (A Brabantio.) Bon signor, vous aurez plus de pouvoir avec vos
années qu'avec vos armes.

BRABANTIO. - O toi ! hideux voleur, où as-tu recelé ma fille ?
Damné que tu es, tu l'as enchantée !... En effet, je m'en rapporte à tout
être de sens : si elle n'était pas tenue à la chaîne de la magie, est-ce
qu'une fille si tendre, si belle, si heureuse, si opposée au mariage
qu'elle repoussait les galants les plus somptueux et les mieux frisés du
pays, aurait jamais, au risque de la risée générale, couru de la tutelle
de son père au sein noir de suie d'un être comme toi, fait pour effrayer
et non pour plaire ? Je prends tout le monde pour juge. Ne tombe-t-il
pas sous le sens que tu as pratiqué sur elle tes charmes hideux et abusé
sa tendre jeunesse avec des drogues ou des minéraux qui éveillent le
désir ?
Je ferai examiner ça. La chose est probable et palpable à la réflexion. En
conséquence, je t'appréhende et je t'empoigne comme un suborneur du
monde, comme un adepte des arts prohibés et hors la loi. (A ses gardes.)
Emparez-vous de lui ; s'il résiste, maîtrisez-le à ses risques et périls.

OTHELLO. - Retenez vos bras, vous, mes partisans, et vous, les autres !
Si ma réplique devait être à coups d'épée, je me la serais rappelée sans
souffleur. (A Brabantio.) Où voulez-vous que j'aille pour répondre à
votre accusation ?

BRABANTIO. - En prison ! jusqu'à l'heure rigoureuse où la loi, dans le
cours de sa session régulière, t'appellera à répondre.

OTHELLO. - Et, si je vous obéis, comment pourrai-je satisfaire le doge,
dont les messagers, ici rangés à mes côtés, doivent, pour quelque
affaire d'État pressante, me conduire jusqu'à lui ?

UN OFFICIER, à Brabantio. - C'est vrai, très digne signor, le doge est en
conseil ; et votre Excellence elle-même a été convoquée, j'en suis sûr.

BRABANTIO. - Comment ! le doge en conseil ! à cette heure de la nuit !...
Emmenez-le. Ma cause n'est point frivole : le doge lui-même et tous mes
frères du Sénat ne peuvent prendre ceci que comme un affront
personnel. Car, si de telles actions peuvent avoir un libre cours, des
serfs et des païens seront bientôt nos gouvernants ! (Ils s'en vont.)
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# Posté le samedi 28 janvier 2006 12:31

Modifié le vendredi 16 juin 2006 09:30

Acte I scène 3

Venise. - La salle du conseil.
LE DOGE et LES SÉNATEURS sont assis autour d'une table.
Au fond se tiennent les officiers de service.


LE DOGE. - Il n'y a pas dans ces nouvelles assez d'harmonie pour y croire.

PREMIER SÉNATEUR. - En effet, elles sont en contradiction. Mes lettres
disent cent sept galères.

LE DOGE. - Et les miennes, cent quarante.

DEUXIEME SÉNATEUR. - Et les miennes, deux cents. Bien qu'elles ne
s'accordent pas sur le chiffre exact (vous savez que les rapports fondés
sur des conjectures ont souvent des variantes), elles confirment toutes
le fait d'une flotte turque se portant sur Chypre.

LE DOGE. - Oui ! Cela suffit pour former notre jugement. Je ne me laisse
pas rassurer par les contradictions, et je vois le fait principal prouvé
d'une terrible manière.

UN MATELOT, au-dehors. - Holà ! holà ! holà !

Entre un officier suivi d'un matelot.

L'OFFICIER. - Un messager des galères !

LE DOGE. - Eh bien ! qu'y a-t-il ?

LE MATELOT. - L'expédition turque appareille pour Rhodes.
C'est ce que je suis chargé d'annoncer au gouvernement par le seigneur
Angelo.

LE DOGE, aux sénateurs. - Que dites-vous de ce changement ?

PREMIER SÉNATEUR. - Il n'a pas de motif raisonnable. C'est une feinte
pour détourner notre attention. Considérons la valeur de Chypre pour le
Turc ; comprenons seulement que cette île est pour le Turc plus
importante que Rhodes, et qu'elle lui est en même temps plus facile à
emporter, puisqu'elle n'a ni l'enceinte militaire ni aucun des moyens de
défense dont Rhodes est investie ; songeons à cela, et nous ne pourrons
pas croire que le Turc fasse la faute de renoncer à la conquête qui
l'intéresse le plus et de négliger une attaque d'un succès facile, pour
provoquer et risquer un danger sans profit.

LE DOGE. - Non, à coup sûr, ce n'est pas à Rhodes qu'il en veut.

UN OFFICIER. - Voici d'autres nouvelles.

Entre un messager.

LE MESSAGER. - Révérends et gracieux seigneurs, les Ottomans, après
avoir gouverné tout droit sur l'île de Rhodes, ont été ralliés là par une
flotte de réserve.

PREMIER SÉNATEUR. - C'est ce que je pensais... Combien de bâtiments, à
votre calcul ?

LE MESSAGER. - Trente voiles. Maintenant ils reviennent sur leur route
et dirigent franchement leur expédition sur Chypre...
Le seigneur Montano, votre fidèle et très vaillant serviteur, prend la
respectueuse liberté de vous en donner avis, et vous prie de le croire.

LE DOGE. - Il est donc certain que c'est contre Chypre ! Est-ce que
Marcus Luccicos n'est pas à la ville ?

PREMIER SÉNATEUR. - Il est maintenant à Florence.

LE DOGE. - Écrivez-lui de notre part de revenir au train de posté.

PREMIER SÉNATEUR. - Voici venir Brabantio et le vaillant More.

Entrent Brabantio, Othello, Iago, Roderigo et des officiers.

LE DOGE. - Vaillant Othello, nous avons à vous employer sur-le-champ
contre l'ennemi commun, l'Ottoman. (A Brabantio.) Je ne vous voyais pas:
soyez le bienvenu, noble seigneur ! Vos conseils et votre aide nous ont
manqué cette nuit.

BRABANTIO. - Et à moi les vôtres. Que votre Grâce me pardonne ! Ce ne
sont ni mes fonctions ni les nouvelles publiques qui m'ont tiré de mon
lit. L'intérêt général n'a pas de prise sur moi en ce moment : car la
douleur privée ouvre en moi ses écluses avec tant de violence qu'elle
engloutit et submerge les autres soucis dans son invariable plénitude.

LE DOGE. - De quoi s'agit-il donc ?

BRABANTIO. - Ma fille ! ô ma fille !

LE DOGE ET LES SÉNATEURS. - Morte ?

BRABANTIO. - Oui, morte pour moi. On l'a abusée ! on me l'a volée ! on l'a
corrompue à l'aide de talismans et d'élixirs achetés à des charlatans.
Car, qu'une nature s'égare si absurdement, n'étant ni défectueuse, ni
aveugle, ni boiteuse d'intelligence, ce n'est pas possible sans
sorcellerie.

LE DOGE. - Quel que soit celui qui, par d'odieux procédés, a ainsi ravi
votre fille à elle-même et à vous, voici le livre sanglant de la loi. vous
en lirez vous-même la lettre rigoureuse, et vous l'interpréterez à votre
guise : oui, quand mon propre fils serait accusé par vous !

BRABANTIO. - Je remercie humblement votre Grâce. Voici l'homme ;
c'est ce flore que, paraît-il, votre mandat spécial a, pour des affaires
d'Etat, appelé ici.

LE DOGE ET LES SÉNATEURS. - Lui !... Nous en sommes désolés.

LE DOGE, à Othello. - Qu'avez-vous, de votre côté, à répondre à cela ?

BRABANTIO. - Rien, sinon que cela est.

OTHELLO. - Très puissants, très graves et très révérends seigneurs, mes
nobles et bien-aimés maîtres, j'ai enlevé la fille de ce vieillard, c'est
vrai, comme il est vrai que je l'ai épousée. Voilà le chef de mon crime ;
vous le voyez de front, dans toute sa grandeur. Je suis rude en mon
langage, et peu doué de l'éloquence apprêtée de la paix. Car, depuis que
ces bras ont leur moelle de sept ans, ils n'ont cessé, excepté depuis ces
neuf mois d'inaction, d'employer dans le camp leur plus précieuse
activité ; et je sais peu de chose de ce vaste monde qui n'ait rapport aux
faits de guerre et de bataille. Aussi embellirai-je peu ma cause en la
plaidant moi-même. Pourtant, avec votre gracieuse autorisation, je
vous dirai sans façon et sans fard l'histoire entière de mon amour, et
par quels philtres, par quels charmes, par quelles conjurations, par
quelle puissante magie (car ce sont les moyens dont on m'accuse) j'ai
séduit sa fille.

BRABANTIO. - Une enfant toujours si modeste ! d'une nature si douce et
si paisible qu'au moindre mouvement elle rougissait d'elle-même ! devenir,
en dépit de la nature, de son âge, de son pays, de sa réputation,
de tout, amoureuse de ce qu'elle avait peur de regarder ! Il n'y a qu'un
jugement difforme et très imparfait pour déclarer que la perfection
peut faillir ainsi contre toutes les lois de la nature ; il faut forcément
conclure à l'emploi des maléfices infernaux pour expliquer cela.
J'affirme donc, encore une fois, que c'est à l'aide de mixtures toutes puissantes
sur le sang ou de quelque philtre enchanté à cet effet qu'il a
agi sur elle.

LE DOGE. - Affirmer cela n'est pas le prouver. Des témoignages plus
certains et plus évidents que ces maigres apparences et que ces
pauvres vraisemblances d'une probabilité médiocre doivent être
produits contre lui.

PREMIER SÉNATEUR. - Mais parlez, Othello. Est-ce par des moyens
équivoques et violents que vous avez dominé et empoisonné les
affections de cette jeune fille ? ou bien n'avez-vous réussi que par la
persuasion et par ces loyales requêtes qu'une âme soumet à une âme ?

OTHELLO. - Je vous en conjure, envoyez chercher la dame au Sagittaire,
et faites-la parler de moi devant son père. Si vous me trouvez coupable
dans son récit, que non seulement votre confiance et la charge que je
tiens de vous me soient retirées, mais que votre sentence retombe sur
ma vie même !

LE DOGE. - Qu'on envoie chercher Desdémona !

OTHELLO, à Iago. - Enseigne, conduisez-les : vous connaissez le mieux
l'endroit. (Iago et quelques officiers sortent.) En attendant qu'elle
vienne, je vais, aussi franchement que je confesse au ciel les
faiblesses de mon sang, expliquer nettement à votre grave auditoire
comment j'ai obtenu l'amour de cette belle personne, et comment elle,
le mien.

LE DOGE. - Parlez, Othello.

OTHELLO. - Son père m'aimait, il m'invitait souvent, il me demandait
l'histoire de ma vie, année par année, les batailles, les sièges, les
hasards que j'avais traversés. Je parcourus tout, depuis les jours de
mon enfance jusqu'au moment même où il m'avait prié de raconter.
Alors je parlai de chances désastreuses, d'aventures émouvantes sur
terre et sur mer, de morts esquivées d'un cheveu sur la brèche
menaçante, de ma capture par l'insolent ennemi, de ma vente comme esclave,
de mon rachat et de ce qui suivit. Dans l'histoire de mes
voyages, des antres profonds, des déserts arides, d'âpres fondrières,
des rocs et des montagnes dont la cime touche le ciel s'offraient à mon
récit : je les y plaçai.
Je parlai des cannibales qui s'entre dévorent, des anthropophages et des
hommes qui ont la tête au-dessous des épaules. Pour écouter ces
choses, Desdémona montrait une curiosité sérieuse ; quand les affaires
de la maison l'appelaient ailleurs, elle les dépêchait toujours au plus
vite, et revenait, et de son oreille affamée elle dévorait mes paroles.
Ayant remarqué cela, je saisis une heure favorable, et je trouvai moyen
d'arracher du fond de son coeur le souhait que je lui fisse la narration
entière de mes explorations, qu'elle ne connaissait que par des
fragments sans suite.
J'y consentis, et souvent je lui dérobai des larmes, quand je parlai de
quelque catastrophe qui avait frappé ma jeunesse. Mon histoire
terminée, elle me donna pour ma peine un monde de soupirs ; elle jura
qu'en vérité cela était étrange, plus qu'étrange, attendrissant,
prodigieusement attendrissant ; elle eût voulu ne pas l'avoir entendu,
mais elle eût voulu aussi que le ciel eût fait pour elle un pareil homme !
Elle me remercia, et me dit que, si j'avais un ami qui l'aimait, je lui
apprisse seulement à répéter mon histoire, et que cela suffirait à la
charmer. Sur cette insinuation, je parlai : elle m'aimait pour les
dangers que j'avais traversés, et je l'aimais pour la sympathie qu'elle y
avait prise.
Telle est la sorcellerie dont j'ai usé... Mais voici ma dame qui vient;
qu'elle-même en dépose !

Entrent Desdémona, Iago et les officiers de l'escorte.

LE DOGE. - Il me semble qu'une telle histoire séduirait ma fille même.
Bon Brabantio, réparez aussi bien que possible cet éclat. Il vaut encore
mieux se servir d'une arme brisée que de rester les mains nues.

BRABANTIO. - De grâce, écoutez-la ! Si elle confesse qu'elle a fait la
moitié des avances, que la ruine soit sur ma tête si mon injuste blâme
tombe sur cet homme !... Approchez, gentille donzelle! Distinguez-vous
dans cette noble compagnie celui à qui vous devez le plus d'obéissance ?

DESDÉMONA. - Mon noble père, je vois ici un double devoir pour moi. A
vous je dois la vie et l'éducation, et ma vie et mon éducation
m'apprennent également à vous respecter. vous êtes mon seigneur selon
le devoir... Jusque-là je suis votre fille. (Montrant Othello.) Mais voici
mon mari ! Et autant ma mère montra de dévouement pour vous, en vous
préférant à son père même, autant je prétends en témoigner légitimement
au More, mon seigneur.

BRABANTIO. - Dieu soit avec vous ! J'ai fini. (Au doge.) Plaise à votre
Grâce de passer aux affaires d'État !... Que n'ai-je adopté un enfant
plutôt que d'en faire un ! (A Othello.) Approche, More.
Je te donne de tout mon coeur ce que je t'aurais, si tu ne le possédais
déjà, refusé de tout mon coeur. (A Desdémona.) Grâce à toi, mon bijou,
je suis heureux dans l'âme de n'avoir pas d'autres enfants ; car ton
escapade m'eût appris à les tyranniser et à les tenir à l'attache... J'ai
fini, monseigneur.

LE DOGE. - Laissez-moi parler à votre place, et placer une maxime qui
serve à ces amants de degré, de marchepied pour remonter à votre
faveur. Une fois irrémédiables, les maux sont terminés par la vue du
pire qui put nous inquiéter naguère.
Gémir sur un malheur passé et disparu est le plus sûr moyen d'attirer un
nouveau malheur. Lorsque la fortune nous prend ce que nous ne pouvons
garder, la patience rend son injure dérisoire. Le volé qui sourit dérobe
quelque chose au voleur. C'est se voler soi-même que dépenser une
douleur inutile.

BRABANTIO. - Ainsi, que le Turc nous vole Chypre ! nous n'aurons rien
perdu, tant que nous pourrons sourire ! Il reçoit bien les conseils, celui
qui ne reçoit en les écoutant qu'un soulagement superflu. Mais celui-là
reçoit une peine en même temps qu'un conseil, qui n'est quitte avec le
chagrin qu'en empruntant à la pauvre patience. Ces sentences, tout
sucre ou tout fiel, ont une puissance fort équivoque. Les mots ne sont
que des mots, et je n'ai jamais ouï dire que dans un coeur meurtri on
pénétrât par l'oreille... Je vous en prie humblement, procédons aux
affaires de l'État.

LE DOGE. - Le Turc se porte sur Chypre avec un armement considérable.
Othello, les ressources de cette place sont connues de vous mieux que
de personne. Aussi, quoique nous ayons là un lieutenant d'une capacité
bien prouvée, l'opinion, cette arbitre souveraine des décisions, vous
adresse son appel de suprême confiance. Il faut donc que vous vous
résigniez à assombrir l'éclat de votre nouvelle fortune par les orages de
cette rude expédition.

OTHELLO. - Très graves sénateurs, ce tyran, l'habitude, a fait de la
couche de la guerre, couche de pierre et d'acier, le lit de plume le plus
doux pour moi. Je le déclare, je ne trouve mon activité, mon énergie
naturelle, que dans une vie dure. Je me charge de cette guerre contre les
Ottomans. En conséquence, humblement incliné devant votre
gouvernement, je demande pour ma femme une situation convenable, les
priviléges et le traitement dus à son rang, avec une résidence et un
train en rapport avec sa naissance.

LE DOGE. - Si cela vous plaît, elle peut aller chez son père.

BRABANTIO. - Je n'y consens pas.

OTHELLO. - Ni moi.

DESDÉMONA. - Ni moi. Je n'y voudrais pas résider, de peur de provoquer
l'impatience de mon père en restant sous ses yeux.
Très gracieux doge, prêtez à mes explications une oreille indulgente, et
laissez-moi trouver dans votre suffrage une charte qui protège ma
faiblesse.

LE DOGE. - Que désirez-vous, Desdémona ?

DESDÉMONA. - Si j'ai aimé le More assez pour vivre avec lui, ma révolte
éclatante et mes violences à la destinée peuvent le trompeter au monde.
Mon coeur est soumis au caractère même de mon mari. C'est dans le
génie d'othello que j'ai vu son visage ; et c'est à sa gloire et à ses
vaillantes qualités que j'ai consacré mon âme et ma fortune. Aussi,
chers seigneurs, si l'on me laissait ici, chrysalide de la paix, tandis
qu'il part pour la guerre, on m'enlèverait les épreuves pour lesquelles je
l'aime, et je subirais un trop lourd intérim par sa chère absence.
Laissez-moi partir avec lui !

OTHELLO. - Vos Voix, Seigneurs ! je vous en conjure, laissez à sa
volonté le champ libre. Si je vous le demande, ce n'est pas pour flatter
le goût de ma passion ni pour assouvir l'ardeur de nos jeunes amours
dans ma satisfaction personnelle, mais bien pour déférer
généreusement à son voeu. Que le ciel défende vos bonnes âmes de cette
pensée que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires quand elle
sera près de moi! Si jamais, dans ses jeux volages, Cupidon ailé
émoussait par une voluptueuse langueur mes facultés spéculatives et
actives, si jamais les plaisirs corrompaient et altéraient mes devoirs,
que les ménagères fassent un chaudron de mon casque, et que tous les
outrages et tous les affronts conjurés s'attaquent à mon renom !

LE DOGE. - Décidez entre vous si elle doit partir ou rester.
L'affaire crie : hâtez-vous ! votre promptitude doit y répondre. Il faut que
vous soyez en route cette nuit.

DESDÉMONA. - Cette nuit, monseigneur ?

LE DOGE. - Cette nuit même.

OTHELLO. - De tout mon coeur.

LE DOGE, aux sénateurs. - A neuf heures du matin, nous nous
retrouverons ici. Othello, laissez derrière vous un officier : il vous
portera notre brevet et toutes les concessions de titres et d'honneurs
qui vous importent.

OTHELLO. - S'il plaît à votre Grâce, ce sera mon enseigne, un homme de
probité et de confiance. C'est lui que je charge d'escorter ma femme et
de me remettre tout ce que votre gracieuse Seigneurie jugera
nécessaire de m'envoyer.

LE DOGE. - Soit !... Bonne nuit à tous ! (A Brabantio.) Eh ! noble signor, s'il
est vrai que la vertu a tout l'éclat de la beauté, vous avez un gendre
plus brillant qu'il n'est noir.

PREMIER SÉNATEUR. - Adieu, brave More ! Rendez heureuse Desdémona.

BRABANTIO. - Veille sur elle, More. Aie l'oeil prompt à tout voir. Elle a
trompé son père ; elle pourrait bien te tromper.

(Le doge, les sénateurs et les officiers sortent.)

OTHELLO. - Ma vie, sur sa foi !... Honnête Iago, il fa.ut que je te laisse ma
Desdémona ; mets, je te prie, ta femme à son service, et amène-les au
premier moment favorable... Viens, Desdémona, je n'ai qu'une heure
d'amour, de loisirs et de soins intérieurs à passer avec toi. Nous devons
obéir au temps.

(Othello et Desdémona sortent. )

RODERIGO. - Iago !

IAGO. - Que dis-tu, noble coeur ?

RODERIGO. - Que crois-tu que je vais faire ?

IAGO. - Pardieu ! te coucher et dormir.

RODERIGO. - Je vais incontinent me noyer.

IAGO. - Si tu le fais, je ne t'aimerai plus après. Niais que tu es !

RODERIGO. - La niaiserie est de vivre quand la vie est un tourment. Nous
avons pour prescription de mourir quand la mort est notre médecin.

IAGO. - Oh ! le lâche !... Voilà quatre fois sept ans que je considère le
monde ; et, depuis que je peux distinguer un bienfait d'une injure, je n'ai
jamais trouvé un homme qui sût s'aimer.
Avant de pouvoir dire que je vais me noyer pour l'amour de quelque
guenon, je consens à être changé en babouin.

RODERIGO. - Que faire ? J'avoue ma honte d'être ainsi épris ; mais il ne
dépend pas de ma vertu d'y remédier.

IAGO. - Ta vertu pour une figue ! Il dépend de nous-mêmes d'être d'une
façon ou d'une autre. Notre corps est notre jardin, et notre volonté en
est le jardinier. Voulons-nous y cultiver des orties ou y semer la laitue,
y planter l'hysope et en sarcler le thym, le garnir d'une seule espèce
d'herbe ou d'un choix varié, le stériliser par la paresse ou l'engraisser
par l'industrie ? eh bien ! le pouvoir de tout modifier souverainement
est dans notre volonté. Si la balance de la vie n'avait pas le plateau de
la raison pour contrepoids à celui de la sensualité, notre tempérament
et la bassesse de nos instincts nous conduiraient aux plus fâcheuses
conséquences. Mais nous avons la raison pour refroidir nos passions
furieuses, nos élans charnels, nos désirs effrénés. D'où je conclus que
ce que vous appelez l'amour n'est qu'une végétation greffée ou parasite.

RODERIGO. - Impossible !

IAGO. - L'amour n'est qu'une débauche du sang et une concession de la
volonté... Allons ! sois un homme. Te noyer, toi !
On noie les chats et leur portée aveugle. J'ai fait profession d'être ton
ami et je m'avoue attaché à ton service par des câbles d'une ténacité
durable. Or, je ne pourrai jamais t'assister plus utilement qu'à présent...
Mets de l'argent dans ta bourse, suis l'expédition, altère ta physionomie
par une barbe usurpée... Je le répète, mets de l'argent dans ta bourse... Il
est impossible que Desdémona conserve longtemps son amour pour le
More... Mets de l'argent dans ta bourse... et le More son amour pour elle.
Le début a été violent, la séparation sera à l'avenant, tu verras !...
Surtout mets de l'argent dans ta bourse... Ces Mores ont la volonté
changeante... Remplis bien ta bourse... La nourriture, qui maintenant est
pour lui aussi savoureuse qu'une grappe d'acacia, lui sera bientôt aussi amère
que la coloquinte. Quant à elle, si jeune, il faut bien qu'elle
change. Dès qu'elle se sera rassasiée de ce corps-là, elle reconnaîtra
l'erreur de son choix.
Il faut bien qu'elle change, il le faut !... Par conséquent, mets de l'argent
dans ta bourse. Si tu dois absolument te damner, trouve un moyen plus
délicat que de te noyer... Réunis tout l'argent que tu pourras... Si la
sainteté d'un serment fragile échangé entre un aventurier barbare et
une rusée Vénitienne n'est pas chose trop dure pour mon génie et pour
toute la tribu de l'enfer, tu jouiras de cette femme. Aussi, trouve de
l'argent!... Peste soit de la noyade ! Elle est bien loin de ton chemin.
Cherche plutôt à te faire pendre après ta jouissance obtenue qu'à aller
te noyer avant.

RODERIGO. - Te dévoueras-tu à mes espérances, si je me rattache à
cette solution ?

IAGO. - Tu es sûr de moi. Va ! trouve de l'argent. Je te l'ai dit souvent et
je te le redis : je hais le More. Mes griefs m'emplissent le coeur ; tes
raisons ne sont pas moindres. Liguons-nous pour nous venger de lui. Si
tu peux le faire cocu, tu te donneras un plaisir, et à moi une récréation.
Il y a dans la matrice du temps bien des événements dont il va
accoucher. En campagne ! Va ! munis-toi d'argent. Demain nous
reparlerons de ceci. Adieu !

RODERIGO. - Où nous reverrons-nous dans la matinée ?

IAGO. - A mon logis.

RODERIGO. - Je serai chez toi de bonne heure.

IAGO. - Bon ! Adieu ! M'entendez-vous bien, Roderigo ?

RODERIGO. - Que dites-vous ?

IAGO. - Plus de noyade ! Entendez-vous ?

RODERIGO. - Je suis changé. Je vais vendre toutes mes terres.

IAGO. - Bon ! Adieu ! Remplissez bien votre bourse. (Roderigo sort. )
Voilà comment je fais toujours ma bourse de ma dupe. Car ce serait
profaner le trésor de mon expérience que de dépenser mon temps avec
une pareille bécasse sans en retirer plaisir et profit. Je hais le More. On
croit de par le monde qu'il a, entre mes draps, rempli mon office d'époux.
J'ignore si c'est vrai ; mais, moi, sur un simple soupçon de ce
genre, j'agirai comme sur la certitude. Il fait cas de moi. Je n'en agirai
que mieux sur lui pour ce que je veux... Cassio est un homme
convenable...
Voyons maintenant... Obtenir sa place et donner pleine envergure à ma
vengeance : coup double ! Comment? comment?
Voyons... Au bout de quelque temps, faire croire à Othello que Cassio est
trop familier avec sa femme. Cassio a une personne, des manières
caressantes, qui prêtent au soupçon ; il est bâti pour rendre les femmes
infidèles. Le More est une nature franche et ouverte qui croit honnêtes
les gens, pour peu qu'ils le paraissent : il se laissera mener par le nez
aussi docilement qu'un âne.
Je tiens le plan : il est conçu. Il faut que l'enfer et la nuit produisent à
la lumière du monde ce monstrueux embryon ! (Il sort. )
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# Posté le samedi 28 janvier 2006 12:39

Modifié le vendredi 16 juin 2006 09:57

Acte II scène 1

Chypre. - Près de la plage.
Arrivent MONTANO et DEUX GENTILSHOMMES.


MONTANO. - Que pouvons-nous distinguer en mer du haut du cap ?

PREMIER GENTILHOMME. - Rien du tout, tant les vagues sont élevées !
Entre le ciel et la pleine mer, je ne puis découvrir une voile.

MONTANO. - Il me semble que le vent a parlé bien haut à terre ; jamais
plus rudes rafales n'ont ébranlé nos créneaux. S'il a fait autant de
vacarme sur mer, quelles sont les côtes de chêne qui, sous ces
montagnes en fusion, auront pu garder la mortaise ?
Qu'allons-nous apprendre à la suite de ceci ?

DEUXIEME GENTILHOMME. - La dispersion de la flotte turque.
Pour peu qu'on se tienne sur la plage écumante, les flots irrités
semblent lapider les nuages ; la lame, secouant au vent sa haute et
monstrueuse crinière, semble lancer l'eau sur l'ourse flamboyante et
inonder les satellites du pôle immuable. Je n'ai jamais vu pareille
agitation sur la vague enragée.

MONTANO. - Si la flotte turque n'était pas réfugiée dans quelque baie,
elle a sombré. Il lui est impossible d'y tenir.
Arrive un troisième gentilhomme.

TROISIEME GENTILHOMME. - Des nouvelles, mes enfants ! Nos guerres
sont finies ! Cette désespérée tempête a si bien étrillé les Turcs que
leurs projets sont éclopés. Un noble navire, venu de Venise, a vu le
sinistre naufrage et la détresse de presque toute leur flotte.

MONTANO. - Quoi ! vraiment ?

TROISIEME GENTILHOMME. - Le navire est ici mouillé, un bâtiment
véronais. Michel Cassio, lieutenant du belliqueux More Othello, a
débarqué ; le More lui-même est en mer et vient à Chypre avec des
pleins pouvoirs.

MONTANO. - J'en suis content : c'est un digne gouverneur.

TROISIEME GENTILHOMME. - Mais ce même Cassio, tout en parlant avec
satisfaction du désastre des Turcs, paraît fort triste, et prie pour le
salut du More : car ils ont été séparés au plus fort de cette sombre
tempête.

MONTANO. - Fasse le ciel qu'il soit sauvé ! J'ai servi sous lui, et
l'homme commande en parfait soldat... Eh bien ! allons sur le rivage.
Nous verrons le vaisseau qui vient d'atterrir, et nous chercherons des
yeux le brave Othello jusqu'au point où la mer et l'azur aérien sont
indistincts à nos regards.

TROISIEME GENTILHOMME. - Oui, allons ! Car chaque minute peut nous
amener un nouvel arrivage.

Arrive Cassio.

CASSIO, à Montano. - Merci à vous, vaillant de cette île guerrière, qui
appréciez si bien le More ! Oh ! puissent les cieux le défendre contre les
éléments, car je l'ai perdu sur une dangereuse mer !

MONTANO. - Est-il sur un bon navire ?

CASSIO. - Son bâtiment est fortement charpenté, et le pilote a la
réputation d'une expérience consommée. Aussi mon espoir, loin d'être
ivre mort, est-il raffermi par une saine confiance.

VOIX AU-DEHORS. - Une Voile ! une Voile ! une Voile !

Arrive un autre gentilhomme.

CASSIO. - Quel est ce bruit ?

QUATRIEME GENTILHOMME. - La Ville est déserte. Sur le front de la mer
se pressent un tas de gens qui crient : une voile !

CASSIO. - Mes pressentiments me désignent là le gouverneur.
(on entend le canon.)

DEUXIEME GENTILHOMME. - Ils tirent la salve de courtoisie :
ce sont des amis, en tout cas.

CASSIO, au deuxième gentilhomme. - Je vous en prie, monsieur, partez
et revenez nous dire au juste qui vient d'arriver.

DEUXIEME GENTILHOMME. - J'y vais. (Il sort.)

MONTANO, à Cassio. - Ah çà! bon lieutenant, votre général est-il marié ?

CASSIO. - Oui, et très heureusement : il a conquis une fille qui égale les
descriptions de la renommée en délire ; une fille qui échappe au trait
des plumes pittoresques, et qui, dans l'étoffe essentielle de sa nature,
porte toutes les perfections... (Le deuxième gentilhomme rentre.)
Eh bien ! qui vient d'atterrir ?

DEUXIEME GENTILHOMME. - C'est un certain Iago, enseigne du général.

CASSIO. - Il a eu la plus favorable et la plus heureuse traversée. Les
tempêtes elles-mêmes, les hautes lames, les vents hurleurs, les rocs
hérissés, les bancs de sable, ces traîtres embusqués pour arrêter la
quille inoffensive, ont, comme s'ils avaient le sentiment de la beauté,
oublié leurs instincts destructeurs et laissé passer saine et sauve la
divine Desdémona.

MONTANO. - Quelle est cette femme ?

CASSIO. - C'est celle dont je parlais, le capitaine de notre grand
capitaine ! celle qui, confiée aux soins du hardi Iago, vient, en mettant
pied à terre, de devancer notre pensée par une traversée de sept jours...
Grand Jupiter ! protège Othello, et enfle sa voile de ton souffle
puissant:
puisse-t-il vite réjouir cette baie de son beau navire, revenir tout
palpitant d'amour dans les bras de Desdémona, et, rallumant la flamme
dans nos esprits éteints, rassurer Chypre tout entière !... Oh ! regardez !

Entrent Desdémona, Émilia, Iago, Roderigo et leur suite.

Le trésor du navire est arrivé au rivage ! vous, hommes de Chypre, à
genoux devant elle ! Salut à toi, notre dame ! Que la grâce du ciel soit
devant et derrière toi et à tes côtés, et rayonne autour de toi !

DESDÉMONA. - Merci, vaillant Cassio! Quelles nouvelles pouvez-vous me
donner de monseigneur ?

CASSIO. - Il n'est pas encore arrivé. Tout ce que je sais, c'est qu'il va
bien et sera bientôt ici.

DESDÉMONA. - Oh ! j'ai peur pourtant... Comment vous êtes-vous perdus
de vue ?

CASSIO. - Les efforts violents de la mer et du ciel nous ont séparés...
Mais écoutez ! (Cris, au loin.) Une voile ! une voile !
(on entend le canon.)

DEUXIEME GENTILHOMME. - Ils font leur salut à la citadelle :
c'est encore un navire ami.

CASSIO, au deuxième gentilhomme. - Allez aux nouvelles. (Le
gentilhomme sort. A Iago.)
Brave enseigne, vous êtes le bienvenu !
(A Émilia.) La bienvenue, dame !... Que votre patience, bon Iago, ne se
blesse pas de la liberté de mes manières ! c'est mon éducation qui me
donne cette familiarité de courtoisie. (Il embrasse Émilia.)

IAGO. - Monsieur, si elle était pour vous aussi généreuse de ses lèvres
qu'elle est pour moi prodigue de sa langue, vous en auriez bien vite
assez.

DESDÉMONA. - Hélas ! elle ne parle pas !

IAGO. - Beaucoup trop, ma foi ! Je m'en aperçois toujours quand j'ai
envie de dormir. Dame, j'avoue que devant votre Grâce elle renfonce un
peu sa langue dans son coeur et ne grogne qu'en pensée.

ÉMILIA. - vous n'avez guère motif de parler ainsi.

IAGO. - Allez ! allez ! vous autres femmes, vous êtes des peintures hors
de chez vous, des sonnettes dans vos boudoirs, des chats sauvages dans
vos cuisines, des saintes quand vous injuriez, des démons quand on vous
offense, des flâneuses dans vos ménages, des femmes de ménage dans
vos lits.

DESDÉMONA. - Oh, fi ! calomniateur !

IAGO. - Je suis Turc, si cela n'est pas vrai ! vous vous levez pour flâner,
et vous vous mettez au lit pour travailler.

ÉMILIA. - Je ne vous chargerai pas d'écrire mon éloge.

IAGO. - Certes, vous ferez bien.

DESDÉMONA. - Qu'écrirais-tu de moi si tu avais à me louer ?

IAGO. - Ah ! noble dame, ne m'en chargez pas. Je ne suis qu'un critique.

DESDÉMONA. - Allons ! essaye... On est allé au port, n'est-ce pas ?

IAGO. - Oui, madame.

DESDÉMONA. - Je suis loin d'être gaie j mais je trompe ce que je suis,
en affectant d'être le contraire. Voyons ! que dirais-tu à mon éloge ?

IAGO. - Je cherche ; mais, en vérité, mon idée tient à ma caboche,
comme la glu à la frisure ; elle arrache la cervelle et le reste.
Enfin, ma muse est en travail, et voici ce dont elle accouche :
Si une femme a le teint et l'esprit clairs, Elle montre son esprit en
faisant montre de son teint.

DESDÉMONA. - Bien loué ! Et si elle est noire et spirituelle ?

IAGO. Si elle est noire et qu'elle ait de l'esprit, Elle trouvera certain
blanc qui ira bien à sa noirceur.

DESDÉMONA. - De pire en pire !

ÉMILIA. - Et si la belle est bête ?

IAGO. Celle qui est belle n'est jamais bête :
Car elle a toujours assez d'esprit pour avoir un héritier.

DESDÉMONA - Ce sont de vieux paradoxes absurdes pour faire rire les
sots dans un cabaret. Quel misérable éloge as-tu pour celle qui est laide
et bête ?

IAGO. Il n'est de laide si bête Qui ne fasse d'aussi vilaines farces qu'une
belle d'esprit.

DESDÉMONA. - Oh ! la lourde bévue ! La pire est celle que tu vantes le
mieux! Mais quel éloge accorderas-tu donc à une femme réellement
méritante, à une femme qui, en attestation de sa vertu, peut à juste
titre invoquer le témoignage de la malveillance elle-même ?

IAGO. Celle qui, toujours jolie, ne fut jamais coquette, Qui, ayant la
parole libre, n'a jamais eu le verbe haut, Qui, ayant toujours de l'or,
ne s'est jamais montrée fastueuse, Celle qui s'est détournée d'un désir en
disant: « Je pourrais bien ! » Qui, étant en colère et tenant sa
vengeance, A gardé son offense et chassé son déplaisir, Celle qui ne fut
jamais assez frêle en sagesse Pour échanger une tête de morue contre
une queue de saumon, Celle qui a pu penser et n'a pas révélé son idée,
Qui s'est vu suivre par des galants et n'a pas tourné la tête, Cette
créature-là est bonne, s'il y eut jamais créature pareille...

DESDÉMONA. - A quoi?

IAGO. A faire téter des niais et à tenir un compte de petite bière.

DESDÉMONA. - Oh ! quelle conclusion boiteuse et impotente !... Ne prends
pas leçon de lui, Emilia, tout ton mari qu'il est... Que dites-vous,
Cassio? Voilà, n'est-ce pas, un conseiller bien profane et bien
licencieux ?

CASSIO. - Il parle sans façon, madame : vous trouverez en lui le soldat
de meilleur goût que l'érudit. (Cassio parle à voix basse à Desdémona et
soutient avec elle une conversation animée.)


IAGO, à part, les observant. - Il la prend par le creux de la main... Oui,
bien dit ! Chuchote, va ! Une toile d'araignée aussi mince me suffira pour
attraper cette grosse mouche de Cassio.
Oui, souris-lui, va ! Je te garrotterai dans ta propre courtoisie...
vous dites vrai, c'est bien ça. Si ces grimaces-là vous enlèvent votre
grade, lieutenant, vous auriez mieux fait de ne pas baiser si souvent vos
trois doigts, comme sans doute vous allez le faire encore pour jouer au
beau sire ! (Cassio envoie du bout des doigts un baiser à Desdémona.)
Très bien ! bien baisé ! excellente courtoisie ! c'est cela, ma foi ! Oui,
encore vos doigts à vos lèvres !
Puissent-ils être pour vous autant de canules de clystère ! (Fanfares.)
Le More ! Je reconnais sa trompette.

CASSIO. - C'est vrai.

DESDÉMONA. - Allons au-devant de lui pour le recevoir.

CASSIO. - Ah ! le voici qui vient.

Entrent Othello avec sa suite. La foule se presse derrière lui.

OTHELLO. - ô ma belle guerrière !

DESDÉMONA. - Mon cher Othello !

OTHELLO. - C'est pour moi une surprise égale à mon ravissement de vous
voir ici avant moi. ô joie de mon âme ! Si après chaque tempête viennent
de pareils calmes, puissent les vents souffler jusqu'à réveiller la mort !
Puisse ma barque s'évertuer à gravir sur les mers des sommets hauts
comme l'Olympe, et à replonger ensuite aussi loin que l'enfer l'est du
ciel ! Si le moment était venu de mourir, ce serait maintenant le
bonheur suprême ; car j'ai peur, tant le contentement de mon âme est
absolu, qu'il n'y ait pas un ravissement pareil à celui-ci dans l'avenir
inconnu de ma destinée !

DESDÉMONA. - Fasse le ciel, au contraire, que nos amours et nos joies
augmentent avec nos années !

OTHELLO. - Dites amen à cela, adorables puissances ! Je ne puis pas
expliquer ce ravissement. Il m'étouffe... C'est trop de joie. Tiens ! tiens
encore ! (Il l'embrasse.) Que ce soient là les plus grands désaccords que
fassent nos coeurs ! .

IAGO, à part. - Oh ! vous êtes en harmonie à présent ! Mais je broierai
les clefs qui règlent ce concert, foi d'honnête homme !

OTHELLO. - Allons au château!... vous savez la nouvelle, amis ? nos
guerres sont terminées, les Turcs sont noyés. (Aux gens de Chypre.)
Comment vont nos vieilles connaissances de cette île ? (A Desdémona.)
Rayon de miel, on va bien vous désirer à Chypre ! J'ai rencontré ici une
grande sympathie. ô ma charmante, je bavarde sans ruse, et je raffole
de mon bonheur... Je t'en prie, bon Iago, va dans la baie, et fais
débarquer mes coffres !
Ensuite amène le patron à la citadelle ; c'est un brave, et son mérite
réclame maints égards... Allons, Desdémona !... Encore une fois, quel
bonheur de nous retrouver à Chypre ! (Othello, Desdémona, Cassio,
Émilia et leur suite sortent.)


IAGO, à Roderigo. - Viens me rejoindre immédiatement au havre...
Approche... Si tu es un vaillant, s'il est vrai, comme on le dit, que les
hommes timides, une fois amoureux, ont dans le caractère une noblesse
au-dessus de leur nature, écoute-moi. Le lieutenant est de service cette
nuit dans la Cour des gardes...
Mais d'abord il faut que je te dise ceci... Desdémona est éperdument
amoureuse de lui.

RODERIGO. - De lui ? Bah ! Ce n'est pas possible.

IAGO, mettant son index sur sa bouche. - Mets ton doigt comme ceci, et
que ton âme s'instruise ! Remarque-moi avec quelle violence elle s'est
d'abord éprise du More, simplement pour les fanfaronnades et les
mensonges fantastiques qu'il lui disait.
Continuera-t-elle de l'aimer pour son bavardage ? Que ton coeur discret
n'en croie rien ! Il faut que ses yeux soient assouvis ; et quel plaisir
trouvera-t-elle à regarder le diable ? Quand le sang est amorti par
l'action de la jouissance, pour l'enflammer de nouveau et pour donner à
la satiété un nouvel appétit, il faut une séduction dans les dehors, une
sympathie d'années, de manières et de beauté, qui manquent au More. Eh
bien ! à défaut de ces agréments nécessaires, sa délicate tendresse se
trouvera déçue ; le coeur lui lèvera, et elle prendra le More en dégoût,
en horreur ; sa nature même la décidera et la forcera à faire un second
choix.
Maintenant, mon cher, ceci accordé (et ce sont des prémisses très
concluantes et très raisonnables), qui est placé plus haut que Cassio
sur les degrés de cette bonne fortune ? Un drôle si souple, qui a tout
juste assez de conscience pour affecter les formes d'une civile et
généreuse bienséance, afin de mieux satisfaire la passion libertine et
lubrique qu'il cache ! Non, personne n'est mieux placé que lui, personne !
Un drôle intrigant et subtil, un trouveur d'occasions ! Un faussaire qui
peut extérieurement contrefaire toutes les qualités, sans jamais
présenter une qualité de bon aloi !
Un drôle diabolique !... Et puis, le drôle est beau, il est jeune, il a en lui
tous les avantages que peut souhaiter la folie d'une verte imagination !
C'est une vraie peste que ce drôle ! et la femme l'a déjà attrapé !

RODERIGO. - Je ne puis croire cela d'elle. Elle est pleine des plus
angéliques inclinations.

IAGO. - Angélique queue de figue ! Le vin qu'elle boit est fait de grappes.
Si elle était angélique à ce point, elle n'aurait jamais aimé le More.
Angélique crème fouettée !... N'as-tu pas vu son manège avec la main de
Cassio ? N'as-tu pas remarqué ?

RODERIGO. - Oui, certes : c'était de la pure courtoisie.

IAGO. - Pure paillardise, j'en jure par cette main! C'est l'index, l'obscure
préface à l'histoire de la luxure et des impures pensées. Leurs lèvres
étaient si rapprochées que leurs haleines se baisaient. Pensées fort
vilaines, Roderigo ! Quand de pareilles réciprocités ont frayé la route,
arrive bien vite le maître exercice, la conclusion faite chair. Pish !...
Mais laissez-vous diriger par moi, monsieur, par moi qui vous ai amené
de Venise. Soyez de garde cette nuit. Pour la consigne, je vais vous la
donner. Cassio ne vous connaît pas... Je ne serai pas loin de vous...
Trouvez quelque prétexte pour irriter Cassio soit en parlant trop haut,
soit en contrevenant à sa discipline, soit par tout autre moyen à votre
convenance que l'occasion vous indiquera mieux encore.

RODERIGO. - Bon !

IAGO. - Il est vif, monsieur, et très prompt à la colère et peut-être vous
frappera-t-il de son bâton. Provoquez-le à le faire, car de cet incident
je veux faire naître parmi les gens de Chypre une émeute qui ne pourra
se calmer sérieusement que par la destitution de Cassio. Alors vous
abrégerez la route à vos désirs par les moyens que je mettrai à leur
disposition, dès qu'aura été très utilement écarté l'obstacle qui
s'oppose à tout espoir de succès.

RODERIGO. - Je ferai cela si vous pouvez m'en fournir l'occasion.

IAGO. - Compte sur moi. Viens tout à l'heure me rejoindre à la citadelle.
Il faut que je débarque ses bagages. Au revoir !

RODERIGO. - Adieu ! (Il sort.)

IAGO, seul. - Que Cassio l'aime, je le crois Volontiers ; qu'elle l'aime,
lui, c'est logique et très vraisemblable. Le More, quoique je ne puisse pas le
souffrir, est une fidèle, aimante et noble nature, et j'ose croire qu'il sera pour
Desdémona le plus tendre mari. Et moi aussi, je l'aime ! non pas absolument
par convoitise (quoique par aventure je puisse être coupable d'un si gros péché),
mais plutôt par besoin de nourrir ma vengeance ; car je soupçonne fort le
More lascif d'avoir sailli à ma place. Cette pensée, comme un poison
minéral, me ronge intérieurement ; et mon âme ne peut pas être et ne
sera pas satisfaite avant que nous soyons manche à manche, femme
pour femme, ou tout au moins avant que j'aie inspiré au More une
jalousie si forte que la raison ne puisse plus la guérir. Pour en venir là,
si ce pauvre limier vénitien, dont je tiens en laisse l'impatience, reste
bien en arrêt, je mettrai notre Michel Cassio sur le flanc. J'abuserai le
More sur son compte de la façon la plus grossière (car je crains Cassio
aussi pour mon bonnet de nuit), et je me ferai remercier, aimer et
récompenser par le More, pour avoir fait de lui un âne insigne et avoir
altéré son repos et sa confiance jusqu'à la folie. (Se frappant le front.)
L'idée est là, mais confuse encore. La fourberie ne se voit jamais de
face qu'à l'oeuvre. (Il sort.)
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# Posté le samedi 28 janvier 2006 12:44

Modifié le mercredi 21 juin 2006 04:49